ParisBerlin: L'Europe va mal, ses citoyens l'accusent souvent de tous leurs maux. Comment expliquez-vous cette situation?
Jean-Claude Juncker: Nous manquons d'explications valables pour faire aimer l'Europe. Nous ne devons pas oublier que le projet européen a permis d'ancrer la paix sur notre continent même si cette paix peut être remise en cause à tout instant comme en Bosnie ou au Kosovo. Mais cette explication ne parle plus aux générations actuelles puisqu'elles n'ont pas connu la guerre. Il faut donc en trouver une autre: leur dire que les États européens cesseraient d'être des acteurs sans notre Union, que l'Europe est petite, fragile et qu'elle n'est plus le maître du monde. Notre démographie, notre population, notre part relative dans le PIB mondial ne cessent de baisser et vont continuer à diminuer. Face à cet affaiblissement, nous devons les convaincre de poursuivre notre intégration pour ne pas disparaitre. Mais les gouvernements n'expliquent pas suffisamment l'Europe ou le font mal. Ils la culpabilisent pour tous leurs échecs nationaux sans lui attribuer ses effets positifs qui sont pourtant nombreux.
ParisBerlin: Pourtant les jeunes se sentent tout aussi européens que luxembourgeois, français ou allemands?
Jean-Claude Juncker: C'est vrai sauf s'ils devaient avoir l'impression que l'Europe ne leur fournit plus les résultats qu'ils s'estiment en droit d'attendre. Les jeunes sont des Européens post-atmosphériques. Ils ont grandi dans l'atmosphère d'une Europe qui avançait pas à pas. Ils ont vécu une adolescence où cette Europe les comblait presque de cadeaux: ils pouvaient voyager avec la même monnaie, faire leurs études dans n'importe quel pays... Ce long processus les a rendus européens sans qu'ils soient conscients des efforts que leurs aînés ont dû fournir pour construire cet édifice fragile. Il faut parler aux jeunes du passé, de leur histoire, de ce que signifiait la non-Europe. Mais il faut aussi leur parler de l'avenir, des avancées possibles. Je pense que, face à un monde en expansion et à une Europe qui se rétrécit, l'un des seuls arguments qui nous restent, en l'absence d'une politique étrangère et de sécurité commune, c'est l'euro. Si nous n'avions pas notre monnaie unique nous ne pourrions pas peser sur les grands choix économiques du monde.
ParisBerlin: Quand on voit les dernières décisions prises par les Sommets européens, le soutien à la politique de Monti aujourd'hui balayé par ses électeurs ou l'adoption de perspectives financières ne permettant pas de soutenir la croissance, n'y a-t-il pas de quoi s'inquiéter?
Jean-Claude Juncker: Monti a perdu les élections car il est descendu dans l'arène politique sans prévenir personne et sans s'expliquer après avoir dit, quelques mois plus tôt, qu'il ne serait pas candidat. Cèst vrai que l'austérité passe mal en Italie comme ailleurs, mais l'endettement et les décits aussi. En plus, il était pris en tenaille entre deux discours anti-européens et une gauche sans véritable message. Et puis, les électeurs italiens détestent leur classe politique. Sur le futur budget de l'Union, Cameron a crié victoire. Mais le matin même du Conseil européen, il a exprimé des exigences, réduire de 7 milliards les dépenses administratives et plus encore celles de la politique agricole commune (FAC). Aucune n'a été prise en compte. Je suis cependant déçu par l'accord auquel nous sommes parvenus car ce budget ne correspond pas aux aspirations que l'Europe devrait avoir pour les sept prochaines années. Les défenseurs de la PAC, comme François Hollande et moi, n'ont pas crié victoire alors que nous avons sauvé l'autarcie alimentaire de l'Europe pour ne pas devenir dépendants d'autres parties du monde.
ParisBerlin: Personne ne l'a dit! L'Europe a donc toujours un problème de communication... Ce discours ne passe pas?
Jean-Claude Juncker: C'est vrai, tout le monde dit qu'il a gagné. Je constate, en outre, que les Européens connaissent mal les autres Européens, c'est particulièrement visible à propos de la relation franco-allemande, malgré les efforts de votre revue. Et que dire des Siciliens à propos des Lapons, je ne parlerai pas des Flamands et des Wallons. Il n'existe toujours pas d'opinion publique européenne malgré le nombre de publications, de programmes de télévision bien ou mal faits.
ParisBerlin: L'Union ne manque-t-elle pas actuellement de dirigeants véritablement pro-européens?
Jean-Claude Juncker: Oui mais on jette souvent un regard nostalgique et tendre sur les grands leaders européens qu'ont été Mitterrand et Kohl. Moi qui suis un ami de KohI et un admirateur de Mitterrand, je dois dire que les jugements de l'époque sur leurs actions, et celles de Delors, étaient assez différents. KohI était souvent critiqué en Allemagne pour être trop européen. Rappelez-vous les débats passionnés qui ont divisé l'Allemagne au moment de la création de la monnaie unique et surtout du Traité de Maastricht. Mais KohI prenait le risque d'être désavoué par son peuple lorsqu'il croyait son action utile pour les générations futures. C'est en cela que, comme Mitterrand, il a été un grand dirigeant européen.
ParisBerlin: Madame Merkel n'a pas cette stature?
Jean-Claude Juncker: Personne n'a la stature d'Helmut KohI.
ParisBerlin: Mais vous-même avez baissé les bras! Vous auriez pu être président de la Commission et président du Conseil européen, mais vous avez renoncé. Pourquoi?
Jean-Claude Juncker: J'ai refusé d'être président de la Commission en 2004 parce que je venais d'être élu au Luxembourg. J'avais promis à mes électeurs que je resterai. J'aurais accepté, plus tard, la présidence du Conseil européen si l'unanimité s'était faite sur mon nom. Mais Sarkozy a refusé. Nous avions des relations personnelles excellentes et même aujourd'hui nous nous voyons de temps en temps. Nous avons eu des explications à ce sujet mais ce n'est pas à moi de révéler les raisons qui furent les siennes. Le résultat est que Barroso préside la Commission et qu'il semble bien faible. Les gouvernements essaient toujours d'affaiblir la position de la Commission et de son président en donnant trop d'importance à la dimension intergouvernementale au lieu de privilégier la méthode communautaire qui m'est chère. Si vous êtes président de la Commission européenne, confronté à ce glissement vers l'intergouvernemental, vous ne pouvez pas jouer le rôle d'un Delors qui n'a jamais accepté cette dérive qui m'inquiète beaucoup aujourd'hui.
ParisBerlin: Le Parlement européen qui a acquis de nouveaux pouvoirs pourrait s'opposer à cette évolution?
Jean-Claude Juncker: Le Parlement ne peut exister au-delà des traités, même s'il exploite avec beaucoup de talent tous ses articles. Il est, en outre, de plus en plus contesté par les Parlements nationaux qui supportent mal l'augmentation de son poids législatif. Je crains que les élections européennes de 2014 n'aboutissent à un renforcement des partis extrémistes qui n'aiment pas l'Europe et qui font miroiter l'idée que leur nation, seule, obtiendrait de meilleurs résultats qu'enfermée dans l'Union. Nous avons commis des erreurs en parlant, par exemple des États-Unis d'Europe. Les Français, comme tous les autres peuples, veulent rester Bretons ou Alsaciens tout en étant Européens. Ne donnons pas à nos citoyens l'impression de vouloir remplacer les nations. Mais parlons de nos succès: le marché intérieur même s'il doit renforcer sa dimension sociale, l'euro sans lequel nous serions plongés aujourd'hui dans une guerre monétaire sans pitié, l'élargissement de l'Union à l'Est, après la chute du Mur de Berlin, ont évité bien des conflits territoriaux.
ParisBerlin: Vous vous êtes engagé aux côtés de Madame Merkel pour sa campagne électorale. Vous soutenez donc sa vision de l'Europe?
Jean-Claude Juncker: La CDU m'a toujours invité à deux ou trois manifestations électorales et j'y réponds depuis 20 ans pour appuyer mes amis politiques en Allemagne. Mais je ne suis en aucune façon d'accord avec tous les éléments de la politique européenne et intérieure de ce parti. Je ne suis pas non plus d'accord avec tous les éléments de la politique de lUMP. Il est de tradition en Europe que les membres d'une même famille politique s'impliquent dans les campagnes électorales.
ParisBerlin: Quel rôle joue le moteur franco-allemand sur la scène européenne?
Jean-Claude Juncker: Il est indispensable à la construction européenne. Parfois, lorsque de nouveaux dirigeants entrent en fonction, ils tentent d'associer Londres à ce couple au détriment de l'un ou de l'autre, mais cela a toujours raté. Ce couple a une histoire et une responsabilité qu'aucun autre ne peut revendiquer. Les tensions qui peuvent y apparaître ne sont ni nouvelles ni regrettables. Je ne me fais donc pas de soucis pour lui, même si beaucoup de petits pays déplorent une certaine arrogance franco-allemande. Au sein de l'Eurogroupe, l'Allemagne défend une position dure. Mais les Hollandais, les Finlandais, les Autrichiens, les Slovènes, les Slovaques et les Estoniens disent exactement la même chose. Il faut se défaire de l'idée que l'Allemagne serait seule à imposer sa volonté. En interne, Madame Merkel veut donner cette impression alors que cinq ou six gouvernements sont encore plus durs. Je regrette que certains hommes politiques allemands aient humilié la nation grecque, mais certaines réactions grecques ont été tout aussi stupides. Cela prouve que la construction européenne reste très fragile puisqu'à la première occasion les ressentiments d'antan ressurgissent très vite.